Coup de cœur This is us

Les héros aux mille et un visages - Joseph CAMPBELL

La claque ! This is us, c’est un peu vous, moi, nous. C’est la série familiale que j’aurais rêvé d’écrire. Elle revisite avec subtilité les choses banales du quotidien et prend du relief grâce à trois mentions spéciales : les acteurs (inconnus jusque-là), la bande-son et les dialogues. Le réalisateur, Dan Fogelman, réussit à embarquer les spectateurs (nous sommes des millions apparemment) dans un récit à la structure narrative solide. A consommer sans modération.

La série qui fait exception

Comme je passe beaucoup de temps à écrire, autant dire que je limite celui passé devant la télévision à une peau de chagrin. Et ces dernières années, il était hors de question pour moi de me plonger dans une série qui 1 – me ferait perdre des heures, 2 – m’empêcherait de me pencher sur mon propre processus de création, 3 – me ferait devenir addict (j’ai une fâcheuse tendance à être très bon public de séries bien ficelées…). Bref, il en fallait beaucoup pour que je dégage ce précieux temps pour quelques épisodes par semaines. Mais voilà, j’ai été entraînée malgré ma résistance… pour me voir accroc comme jamais devant … This is us. Diffusée en septembre dernier aux Etats-Unis avant d’arriver sur Canal+ en avril, elle m’a embarquée dans la famille Pearson. Composée de triplés, Kate, Kevin et Randall, nés en 1980, elle retrace leur parcours, entre analepses et vie au présent. Et le lien avec les personnages est quasi-immédiat. Mais oubliez ici toute scène de violence ou de sexe (même si les dialogues valent parfois le détour et sont loin d’être puritains). Mais alors comment expliquer le succès au rendez-vous ??? Parce que le livre Le héros aux mille visages de Joseph Campbell est sûrement passé par là…

La caverne dans laquelle vous redoutez de pénétrer contient le trésor que vous recherchez. Joseph Campbell

La bible des scénaristes

L’auteur de ce livre nous fait prendre conscience que tous les récits, toutes civilisations confondues, sont conçus de la même manière, à savoir : une situation initiale, un élément déclencheur, un nœud (péripéties, aventure), un dénouement et une situation finale. Le scénariste et écrivain Christopher Vogler, analyste pour les studios d’Hollywood (script doctor), auteur d’un livre majeur, Le guide du scénariste, en a fait une synthèse qui sert aujourd’hui de référence pour tous les auteurs. Très succinctement, voici les 3 actes qu’il a identifiés, à la lecture du livre de son mentor Joseph Campbell :

Acte 1 : L’auteur plante le décor, décrit les personnages, le contexte, tout en semant des indices qui auront leur importance plus loin (l’un des triplés meure à la naissance et la famille Pearson adopte Randall, un enfant noir qui ne connaît pas ses origines). A la fin, le pivot 1 annonce l’acte 2 par un changement de situation qui impacte le héros.

Acte 2 : le héros/le clan rentre au cœur de l’intrigue et le lecteur/spectateur a les éléments suffisants pour s’attacher aux personnages. Dans cet acte, il existe 2 sous-parties :

> Fun and Games : tout se déroule au mieux dans le meilleur des mondes et le lecteur/spectateur est embarqué dans l’histoire (les triplés ont dans la série trente six ans. Ils se débattent avec leurs problèmes mais l’amour familial les unit) Ce qui mène au pivot 2 : Un accident, un événement inattendu ou une découverte survient et fait tenir en haleine le public (Randall découvre son père biologique. L’amoureux de Kate, obèse lui aussi, fait une attaque. Kevin quitte son rôle d’acteur de série B et se retrouve sans rien).

> Le ventre de la baleine : Le héros se met à suffoquer tant les obstacles se mettent sur sa route. A bout de souffle, il se met à douter de lui-même, à perdre espoir. Et nous avec. Pivot 3 : La tension montre d’un cran. Un drame survient la plupart du temps (on apprend que le père des triplés est mort. On ne sait pas où ni comment). Le sol se dérobe sous les pieds du héros. Mais au fil de son parcours, il a appris des choses qui soudain, lui reviennent en tête. L’expérience est alors magnifiée. Le héros peut avoir une révélation, une intuition, un déclic. (Les triplés sont les héros: Randall quitte sa perfection apparente grâce aux retrouvailles avec son père ex junkie et bisexuel. Kevin se reconvertit brillamment dans le théâtre et retrouve son ex-femme. Kate se libère peu à peu de sa culpabilité).

Acte 3 : Les nœuds se dénouent. Et la fin peut advenir et faire en sorte que la boucle soit bouclée.

« L’aspect le plus magique des mots, c’est leur pouvoir guérisseur. Les auteurs, aussi bien que les chamans ou les hommes et femmes médecine des cultures ancestrales possèdent ce pouvoir de guérison. » Christopher Vogler

Les retombées sur This is us

Au fond, toute histoire cherche à démontrer plus ou moins habilement comment des personnages qui rencontrent un déséquilibre vont chercher à le résoudre. C’est un processus actif et évolutif construit autour de rebondissements. Et dans This is us, chacun de nous peut se retrouver dans telle ou telle situation. Kate, obèse, cherche un sens à sa vie en plus de vouloir maigrir. Kevin, acteur de série B plutôt insipide, est finalement d’une profondeur respectable. Tandis que Randall, afro-américain, retrouve son père biologique au seuil de la mort. Régulièrement, les flashbacks nous montrent un nouvel aspect de leur personnalité et de celle de leurs parents, à différents âges de la vie. On avance lentement dans le récit, pourtant sans jamais s’ennuyer. Le rythme est à l’opposé de celui des films actuels. Et pourtant, la recette fonctionne. C’est simple, doux, acidulé, sans jamais tomber dans le pathos ni le mièvre. Parce que le réalisateur reprend un thème fédérateur dans une société individualiste où les repères se fanent : la famille. Les rituels, les fêtes, les déchirures fraternelles, les malentendus entre parents et enfants, les déceptions, les petites et grandes joies de l’existence, les défis dans la carrière : rien n’est oublié et chaque micro-événement est amené avec brio selon la structure infaillible identifiée par Joseph Campbell, puis Christopher Vogler.

En attendant la prochaine saison qui sera diffusée en septembre prochain, je ne peux que vous inciter à vous offrir ce moment de détente qui vous ramènera sûrement à l’essentiel. Qui sait? Vous parlerez peut-être plus facilement à votre facteur ensuite. Ou vous vous lancerez enfin ce défi dont vous rêviez sans plus attendre. Parce que la série vous aura inspiré. Vous ressortirez sûrement grandi par une scène ou une autre. Et vos oreilles vous remercieront pour les musiques qui ponctuent les épisodes. Et si tel n’était pas le cas, passez à autre chose et amusez-vous à décortiquer les prochains films que vous verrez ou les livres que vous lirez. Il se pourrait bien que vous arriviez maintenant à identifier la trame dont je vous ai parlé…

 

 

 

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